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Les startups françaises, mauvaises élèves de la diversité

Événement web incontournable en France, le Web2day propose chaque années, à Nantes, 3 jours de conférences, de débats et d’animations pour technophiles. L’occasion pour Salima Maloufi Talhi, Responsable du programme French Tech Diversité*, de venir faire le point sur la diversité au sein des startups françaises. Une intervention à laquelle sont venus participer Moussa Camara, Président de l’association Les Détermines*, et de Raodath Aminou, co-fondatrice de l’application OptiMiam*, tous deux entrepreneurs issus de la diversité, et ambassadeurs du programme de la French Tech.

La French Tech : un vivier d’opportunités

Si l’on dresse un portrait de la French Tech, cet écosystème très riche n’a pas à rougir de ce qu’il est devenu, si on le compare aux réseaux de startups numériques des autres pays. « La French Tech est très dynamique, que ce soit en termes de culture ou d’économie » analyse Salima Maloufi-Talhi.  

En effet, côté économique, elle représente un vivier d’opportunités. Le nombre de créations d’entreprises a augmenté de 30 % entre 2012 et 2015, pour un chiffre d’affaires moyen par startup qui ne cesse d’augmenter au fil des année. Concernant la culture d’entreprise, cet écosystème est réputé pour toujours être à l’écoute et à la pointe de l’innovation. Les équipes qui composent les startups ont des modes de travail agiles, leur permettant d’anticiper les nouveautés et les évolutions du marché plutôt que de les subir. Autres points qui caractérisent l’écosystème numérique : l’importance du réseau de connaissances et de professionnels, ainsi que l’envergure internationale des projets.

Et pour autant, l’agilité des startups et leur capacité à innover n’empêchent pas la French Tech de jouer les mauvais élèves en matière de diversité.

Le startuper français : un quarantenaire diplômé d’une grande école

Le profil de ceux qui y entreprennent reste encore très stéréotypé. Aujourd’hui, près de 9 entrepreneurs sur 10 sont des hommes, provenant d’une grande école dans plus de 7 cas sur 10, et dont la moyenne d’âge avoisine les 40 ans. « Il y a une multitude de formations aujourd’hui en France. C’est dommage que l’on ne retrouve pas les personnes qui en sont issues, d’autant plus qu’il n’y a pas besoin d’un diplôme pour être entrepreneur ».

Diversité sociale ne signifie pas diversité ethnique

Comment conjuguer startups et diversité ? La réponse passe par une définition du terme « diversité ». Et là, « Attention aux amalgames ! Parler de diversité et se cacher derrière son petit doigt parce qu’on n’ose pas dire noir, d’origine magrébine, etc., ça ne m’intéresse pas » annonce Salima Maloufi-Talhi, pour qui ce concept est beaucoup plus large.

Soulever la question de la diversité dans l’univers de la French Tech, c’est s’interroger sur la manière d’inclure des personnes qui ne sont pas du sérail, dans cet écosystème très particulier qui a ses propres codes. Des personnes issues des quartiers, bien entendu, des femmes, mais également des universitaires, et plus généralement des jeunes porteurs de projets prometteurs, et pour qui la French Tech reste un microcosme inaccessible.

La responsable du programme French Tech Diversité tient toutefois à revenir sur quelques clichés : « si les startups françaises se sont pas les meilleures en termes de diversité, cela ne signifie pas pour autant qu’elles sont contre et qu’elles la rejette. Il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre ». En d’autres termes, si la grande majorité des entrepreneurs sont des quarantenaires issus de grandes écoles, c’est parce que la French Tech est née à l’initiative de ces personnes. Ce modèle fonctionnant très bien, il se reproduit naturellement, sans faire bouger les lignes ni les codes. Et dans ce cas, « le changement demande beaucoup plus d’efforts ».

Du bénéfice de la diversité

Si tout va si bien, pourquoi alors s’engager pour plus de diversité ? Les enjeux du changement sont aussi importants que les opportunités qui en découleront ! Salima Maloufi Talhi liste 4 enjeux clefs :

  • Un enjeu économique : innovation, image de la startup
  • Un enjeu ressources humaines : marque employeur
  • Un enjeu sociétal : business durable puisqu’à l’image de la société et au plus près de ce dont on besoin les potentiels clients
  • Un enjeu juridique : risque de discrimination et donc de poursuites pénales

Et plus concrètement, se mobiliser pour la diversité dans l’écosystème startup, c’est favoriser la diversité des projets. « Les jeunes que je rencontre ne sont pas là pour disrupter un marché ou inventer quelque chose. Ils apportent de véritables solutions à des problèmes qu’ils vivent au quotidien » explique Raodath Aminou. « Ils ont une autre vision du monde qui nous entoure. Une vision complémentaire de celle – tout aussi nécessaire – des entrepreneurs formés dans les grandes écoles ».

« Cassez les codes ! »

La diversité, Moussa Camara et Raodath Aminou la connaissent bien, de par leurs profils et leurs parcours. Si Raodath Aminou a été formée dans une grande école, elle n’en reste pas moins une femme de couleur. Moussa Camara, lui, a grandi dans une cité de Cergy. Aujourd’hui entrepreneurs accomplis et ambassadeurs du programme French Tech Diversité, ils portent un regard très lucide et concret sur la situation, et surtout sur les clefs pour agir.

Parmi les anecdotes relevant de leurs expériences en tant qu’entrepreneurs, Raodath Aminou est revenue sur un fait révélateur. Au moment de rechercher Moussa Camara et Raodath Aminou sur internet, les deux entrepreneurs ressortent souvent en association avec leurs origines, ou leur sexe. « Je suis co-foundatrice d’OptiMiam, mais pas seulement puisque je suis régulièrement rattachée à mon parcours de ‘femme dans le numérique’, ‘femme startupeur’ ou ‘femme noire entrepreneur’ ».

Si on n’est jeune, issu de l’immigration, issu des quartiers, ou encore une femme, on n’est pas crédible

Pourquoi ressortir sur ces thèmes-là ? « Parce que les ‘comme nous’ ne sont pas assez nombreux » déplore Raodath Aminou qui, autre anecdote, n’a jamais réussi à obtenir un prêt bancaire lors de la création de son entreprise de lutte contre le gaspillage alimentaire. « Tout aussi pertinent et porteur que soit le projet, si on n’est jeune, issu de l’immigration, issu des quartiers, ou encore une femme, on n’est pas crédible. Au mieux, on peut attendre d’une femme qu’elle ouvre éventuellement un site e-commerce de lingerie ! On doit casser ces codes » analyse l’entrepreneur, avant d’ajouter : « à projet et compétences égales, on devra toujours se surpasser et s’investir davantage pour concrétiser ses idées ».

Parmi les autres freins à l’origine du manque de diversité : le manque de connaissance de l’écosystème French Tech, qui reste très opaque et complexe vu de l’extérieur. « Ceux qui ne sont pas issus de grandes écoles, qui n’ont ni les relations ni les codes, ne savent pas qu’ils peuvent entreprendre, au même titre qu’un autre » ajoute-t-elle. « Développer l’accompagnement de ces porteurs de projets, de ce vivier de talents à côté desquels nous passons trop souvent, est capital ».

Des propos que soutient Moussa Camara, Président de l’association « Les Déterminés »​ et de l’association citoyenne PAGPR (Agir pour Réussir) association basée à Cergy. Selon lui, la principale erreur du réseau French Tech est de laisser les porteurs de projets issus de la diversité seuls dans l’aventure. « Malgré leur détermination, de nombreux entrepreneurs de territoires isolés, qui sont des entrepreneurs comme les autres, porteurs de projets tout aussi ambitieux, se lancent sans appartenir à un réseau d’accompagnement, sans financement, voire même dans un incubateur ».

Or, favoriser la réussite économique de ces jeunes, c’est œuvrer pour une justice économique et donc une justice sociale.

Créer des ponts et apporter un réseau

Parmi les acteurs qui s’engagent pour promouvoir la diversité sociale dans l’écosystème startups français : la French Tech et son programme dédié.Un appel à candidatures a été lancé début mars. Pour être éligible, les porteurs de projet devaient habiter un quartier politique de la ville, être étudiant sur critères sociaux, bénéficier de minimas sociaux, ou avoir un projet issu d’un milieu social et culturel parmi les moins favorisés. Naturellement, les projets portés par chacun devait être en lien avec l’innovation digitale. Aujourd’hui, la phase de sélection est terminée et les 35 futurs bénéficiaires du programme seront annoncés fin juin. A la clef : 12 mois d’hébergement dans un incubateur, le financement de son projet à hauteur de 45 000 euros, un accompagnement, etc.

Sans langue de bois, Salima Maloufi-Talhi précise que « l’objectif du programme n’est pas d’aller chercher des jeunes des cités pour les rendre entrepreneurs ». Les personnes ciblées par la mission Diversité de la French Tech sont déjà créateurs d’entreprise ou ont envie de le devenir. Le dispositif n’est là que pour créer des ponts, apporter une impulsion, un réseau et les connaissances de l’écosystème indispensables pour réussir.

 

*En savoir plus sur le programme French Tech Diversité
*En savoir plus sur Les Déterminés

*En savoir plus sur Optimiam

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