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Robotisation : l’emploi est mort, vive le travail !

Nominé à la 16ème édition du Prix du Livre RH, l’ouvrage La Société automatique, l’avenir du travail de Bernard Stiegler a remporté le prix spécial du Jury. L’occasion pour l’auteur philosophe de revenir sur les fondements et les enjeux des changements structurels que connait le monde travail à l’heure de sa robotisation.

A l’occasion de la cérémonie de remise des prix, organisée en collaboration avec le Syntec Conseil & recrutement, le journal Le Monde et Sciences Po, les étudiants du master en management de l’Institut d’études politiques se sont pliés à l’exercice du résumé. Tâche on ne peut plus complexe pour un essai aussi dense que celui de Stiegler. Mais c‘était sans compter l’intervention de Nao, le robot programmé par des développeurs de Simplon, qui est revenu sur la différence entre travail et emploi.

Destruction des emplois mais développement du travail 

bernard-stieglerDans son essai, Bernard Stiegler explique que la transformation du travail par l’automatisation est protéiforme. Elle passe bien évidemment par la « robolution », boostée par des robots dont la production coûte aujourd’hui dix fois moins chers que les premiers prototypes. L’automatisation est générée également par ce que l’on produit avec nos smartphones, par la data économie, par l’autonomie des objets qui se substituent aux interventions humaines, etc.

Le philosophe l’affirme donc : « l’automatisation détruit et détruira beaucoup d’emplois, mais elle produira du travail ». En d’autres termes, cette transformation de la société est une mauvaise nouvelle si nous ne savons pas en faire une bonne nouvelle. Le déterminisme n’a pas sa place dans cette affaire.

Cette transformation de la société est une mauvaise nouvelle si nous ne savons pas en faire une bonne nouvelle

Cette révolution par l’automatisation a pour origine l’algorithmique. « Ce sont les algorithmes qui font parler Nao. Ce sont les algorithmes qui nous permettent de rouler dans des voitures sans chauffeurs. Tout comme ce sont ces mêmes algorithmes qui permettent le big data » développe l’auteur philosophe. La véritable révolution est donc due au digital, qui amène la réalité à se transformer et fait le lien entre les innovations techniques et les évolutions de société. Le digital nous fait alors sortir d’un modèle économique établi en 1933 aux États-Unis sous Roosevelt, et qui était lui-même le produit d’une précédente vague d’automatisation : le Taylorisme. En d’autre termes, il va nous falloir inventer une nouvelle macro-économie. « Face à de tels bouleversements, on ne peut plus rester seulement au niveau d’une micro-économie. Il est essentiel de l’articuler avec un niveau supérieur » explique B. Stiegler, qui prédit de longues négociations entres États, acteurs économiques, partenaires sociaux et travailleurs. Des négociations « qui vont durer des années puisque ce processus de transformation est prévu pour se développer sur 30 ans » estime-t-il.

Un emploi « robotisable » n’est pas forcément amené à disparaître

Lorsque l’on tape les termes « robotisation » et « emplois » dans un moteur de recherche, les premières pages de résultats renvoient vers des études et des articles prédisant un impact direct de l’automatisation sur la destruction des emplois. Le rapport le plus cité à ce propos reste aujourd’hui celui d’Oxford (2013) qui estime que 47 % des emplois aux États-Unis sont menacés par les robots, à une échéance d’une décennie ou deux.

Loin de se présenter comme futurologue, Stiegler rappelle qu’il est tout simplement impossible de prédire de manière catégorique les conséquences de l’automatisation. « Si 47% des emplois américains sont menacés par la robotisation, cela ne veut pas dire qu’ils vont disparaître. Le rapport d’Oxford révèle juste que 47% sont automatisables. C’est différent ». Seuls un ou deux Américains sur dix perdront peut-être leur emploi, voire trois. Tout dépend d’un grand nombre de facteur.

Une fois les prévisions sur l’emploi clarifiées et surtout dépassionnées, il n’en reste pas moins que la tendance à la robotisation est là. Et la seule chose que l’on peut affirmer face à cette tendance est la diminution mécanique du pouvoir d’achat.

La spéculation financière a signé la fin du salaire

Dans le contexte économique post-crise que l’on connait, le pouvoir d’achat a fortement diminué ces dernières années. Par conséquent, la solvabilité des marchés a elle aussi chuté, ce qui a conduit les États à produire de l’économie financière spéculative pour compenser cette baisse de solvabilité. Résultats : les particuliers, et notamment les Européens, doivent en payer la note et faire face à des prêts à la consommation « délirants », qui poussent le philosophe à constater qu’ « on ne va plus pouvoir continuer comme ça ».

Le gouvernement chinois va investir dans 200 millions de robots

Seule issue pour sortir de ce modèle : envisager une redistribution qui ne passe plus par le salaire. Le salaire est une expression qui vient du XIXème siècle, avec Adam Smith et Marx, entre autres. L’emploi, quant à lui, est un concept du XXème siècle, pensé et développé comme le facteur-clé pour faire de la croissance. Or, le modèle selon lequel la création d’emplois engendre de la croissance n’est plus adapté à notre société. Ce qui définit l’emploi aujourd’hui, c’est ce qui est automatisable. Preuve en est, le gouvernement chinois a lancé un plan d’investissement pour 200 millions de robots alors que la société Foxconn Technology* licencie plus 200 000 employés et envisage de se séparer d’1 millions de collaborateurs, c’est-à-dire l’ensemble de la main-d’œuvre de ses usines, pour les remplacer par des humanoïdes fabriqués par Google.

Il ne faut ni ignorer ce phénomène ni le craindre, mais être inventif et faire de la redistribution par d’autres voies. Et pour Bernard Stiegler, cela passe par la valorisation et la monétisation de nouvelles activités et de nouveaux savoirs. Les travaux d’Amartya Sen, économiste nobélisé en 1998 pour ses travaux sur la famine et la théorie du développement humain, prennent tout leur sens dans le contexte actuel. Stiegler y fait référence en rappelant comment les Bangladais, qui mourraient de faim en 1972, résistaient mieux à la famine et vivaient plus longtemps que les populations qui mangeaient trop. Plus intéressant encore, les habitant du Bangladesh ont appris à développer des « capabilités » (des savoirs) qui leur donnaient des capacités de résilience inouïes.

Un revenu contributif pour tous

En faisant un parallèle les travaux de Sen, l’auteur de La Société automatique démontre que l’enjeu de notre société est le développement de nouvelles « capabilités », de nouveaux savoirs. « Et pas seulement du savoir de mathématiciens ou du savoir de Sciences Po » précise Stiegler, mais bien « du savoir-vivre, du savoir-faire, du savoir de toutes activités ». Des savoir non-automatisables qu’il faudra ensuite apprendre à valoriser. Comment ? En développant une économie contributive basée sur le revenu contributif, qui peut être très conséquent, et qui s’inspire à la fois du modèle de fonctionnement des logiciels libres, c’est-à-dire une création et un partage de savoirs, et du régime d’indemnisation des intermittents, qui sont indemnisés à condition de justifier 507 heures travaillées sur 10 mois et demi.

Est-ce le modèle qui sera adopté demain ? A cette question le philosophe conclue « mettons-nous déjà à travailler sur le travail ».

la-societe-automatiqueLa société automatique

de Bernard Stiegler
aux éditions Fayard

 

 

 

 

 

 

 

*groupe industriel taïwanais spécialisé dans la fabrication de produits électroniques, Foxconn est le plus important fabricant mondial de matériel informatique. Il fournit notamment Apple3, Sony, Motorola, Dell, Microsoft, Amazon, Nintendo, Hewlett-Packard, Samsung Group, BlackBerry , LG Group, HTC, Acer Incorporated, Asus, Lenovo, Huawei, Nokia, ZTE…

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Commentaires
  1. barnabé
    31 octobre 2016 - 12h26

    il faut quand meme signaler que la multiplication des robots et leur adaptation très rapide à un grand nombre de tâches manufacturières ou logistiques exposent les travailleurs à des risques pour leur sécurité : ceci est d’autant plus accentué dans les cas des nouveaux robots collaboratifs qui partagent un même espace de travail, en réalisant des travaux avec les opérateurs.
    voir : La prévention des risques de la robotisation : http://www.officiel-prevention.com/formation/fiches-metier/detail_dossier_CHSCT.php?rub=89&ssrub=206&dossid=546

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