Fermer
menu

Médicaments, café, cannabis, cocaïne … tous dopés au travail ?

Ce n’est pas un mais trois auteurs que le Prix du livre RH, en partenariat avec Cadreo, a récompensé cette année. Renaud Crespin (chercheur), Gladys Lutz (ergonome) et Dominique Lhuilier (chercheuse) ont gagné ce prix avec leur ouvrage collectif Se doper pour travailler aux éditions Eres. Du fait des transformations du travail (intensification, individualisation, précarisation…) nombreux sont ceux qui utilisent des substances psychoactives pour être en forme au bureau. Un réel problème sociétal qui touche aujourd’hui tous les secteurs, tous les métiers et tous les âges. Dominique Lhuilier nous en dit plus.

Pourquoi avoir choisi de traiter le sujet du dopage au travail ?

 La manière dont nous abordons tous actuellement la question des addictions au travail est de plus en plus problématique : d’abord parce qu’on continue indéfiniment de se focaliser sur l’alcoolique chronique de service dont on ne sait plus que faire. Ensuite parce qu’en privilégiant le mot et le concept d‘ »addictions » cela nous permet de mettre l’accent sur la dépendance pathologique à d’autres types de produits. Quand on parle d’addictions au travail on pense systématiquement aux problèmes liés à l’alcool. C’est cette manière d’aborder les choses qui est problématique et qui rend le sujet tabou. Tout le monde regarde ses chaussures en se disant : « Tout ça c’est très intéressant mais ça ne me concerne pas ce n’est pas moi ».  De plus, il y a tout de même potentiellement l’idée que celui qui serait tombé dans l’alcool ou d’autres types de produits serait pour une part responsable de ce qu’il lui arrive et qu’il faut chercher les causes du côté de sa personnalité ou de sa vie personnelle. On écarte la question du travail : les gens peuvent boire au travail mais pas en lien ou à cause du travail.

Nous avons du mal à imaginer le dopage en entreprise …

Oui absolument. On reconnait facilement l’existence du dopage dans le domaine du sport professionnel (qui est lui aussi un segment du travail) mais on fait comme si cette question là s’arrêtait au monde du sport. Or nous avons aujourd’hui assez d’informations qui nous permettent de repérer que le dopage c’est-à-dire le fait d’aller chercher des béquilles chimiques qui permettent d’accroître sa productivité et sa résistance aux difficultés du travail concerne de nombreux secteurs d’activité. On retrouve du dopage dans le secteur des médias, du BTP, de la restauration… La démocratisation de la cocaïne est aussi évidente maintenant dans beaucoup de milieux professionnels. De nombreux travaux ont été faits sur la consommation d’alcool mais il y en a beaucoup moins sur les autres types de produits.

Quels types de psychotropes prennent les travailleurs ?

Cocaïne, alcool, cannabis pour les plus connus. Les usages du cannabis augmentent régulièrement depuis les années 1990. C’est, de loin, la substance illicite la plus consommée. la part de la cocaïne se développe et se démocratise. La part des 18-64 ans ayant expérimenté la cocaïne a été multipliée par quatre en deux décennies. On remarque aussi que ces consommations sont globalement le fait de sujets insérés hommes et femmes, demandeurs d’emploi, employés, cadres, étudiants… La prise de médicaments est plus difficile à évaluer car il y a un silence absolu sur le sujet.On  sait qu’il y a de plus en plus de gens qui  prennent des analgésiques par exemple pour supporter la douleur et qui en prennent à plus forte dose à mesure que leur corps s’habitue. Ce qui n’est pas sans effet sur leur vigilance, leur mémoire … Nous pouvons évoquer aussi  tous les antidépresseurs  qui sont  consommés dans le monde du travail et dont on feint de ne pas connaître l’existence.

« Le recours à ses substances a lieu pour faire face aux épreuves que les gens rencontrent au travail »

Comment expliquez-vous ces augmentations de prise de substances ?

Le recours à ses substances a lieu pour faire face aux épreuves que les gens rencontrent au travail. Travailler ce n’est pas forcément drôle et parfois on rencontre des difficultés qu’on doit transformer. Parfois les salariés n’arrivent plus à transformer les situations de travail ils pensent alors que c’est en se transforment eux-mêmes qu’ils arriveront. En étant plus rapide, plus détendu, plus ouvert dans la relation client, plus productif, plus plus plus, toujours plus. Logique puisque c’est grosso modo ce qu’on attend des salariés aujourd’hui.

Qui est responsable ? Les entreprises ? Notre façon de travailler ?

C’est un peu les deux. Le travail évolue parce que le monde des entreprises a organisé le travail autour de principes de compétitivité accrue, de productivité accrue, de réactivité accrue et de performance accrue. Cette exigence retombe sur les épaules des salariés à tous les niveaux de la hiérarchie. On leur demande de faire plus avec moins de moyens, moins de temps, moins de collègues. Il faut intensifier le rythme de travail avec moins de formation, il faut être polyvalent  sans avoir le temps de la préparation à l’acquisition de la maîtrise de ses tâches. Il y a moins de solidarité dans les équipes elles sont plus volatiles. Les difficultés dans le travail c’est stimulant mais à condition qu’on ait les moyens de les résoudre. Si on est en manque de ressources on peut se bercer de l’illusion qu’en consommant ces produits ça ira mieux.

Tout le monde consomme à un moment des produits de manière plus ou forte selon la période : ça peut être la cigarette, le café, les médicaments.

Qu’est-ce que les entreprises peuvent mettre ça en place pour aider leurs salariés en souffrance ?

Il faudrait pouvoir faire en sorte que cette question déclenche moins de panique à bord, moins de résistance qu’on puisse en parler sereinement. Et ça suppose de regarder les choses en face : le travail réel au quotidien comporte des inattendus, des difficultés, des situations auxquelles nous ne sommes pas préparés. Il y a des exigences qui ne sont pas à la mesure de ce qu’on peut humainement assumer. Pour prendre le sujet à bras le corps il faut le dire : consommer n’est pas le synonyme d’une anormalité. Tout le monde consomme à un moment des produits de manière plus ou forte selon la période : ça peut être la cigarette, le café, les médicaments. Il y a une diversification des produits, des produits de synthèse s’inventent tous les jours et on trouve tout sur internet. C’est devenu banal. Donc banalisons le sujet pour pouvoir en parler de telle manière qu’on puisse repérer quand certaines situations de travail provoquent de la souffrance.

Les autres lauréats du prix RH sont

L’égalité femmes-hommes au travail, perspectives pour une égalité réelle de Christophe Falcoz aux éditions EMS. L’égalité entre les femmes et les hommes au travail a fait l’objet de formidables avancées depuis le début des années 70. Pourtant l’égalité réelle tarde à venir. Voire des crispations se font jour et un risque de retour en arrière n’est pas à exclure. Pourquoi l’égalité professionnelle en est-elle à ce stade ?

Vous faites quoi dans la vie ? de Patrice Bride et Pierre Madiot aux éditions de l’Atelier.
Raconter le travail, tel qu’il est vécu aujourd’hui, et comme vous ne l’avez jamais vu, c’est le pari de ce livre. On plonge dans le travail quotidien comme dans une aventure. Il n’est pas seulement question de métiers, mais bien de raconter notre société.

Les nouvelles frontières du travail à l’ère numérique de Patrice Flichy aux éditions du Seuil.
La révolution numérique est au cœur des mutations que connaît aujourd’hui le travail. À tel point que certains y voient la cause principale de la précarisation de l’emploi et dénoncent l’ubérisation de l’économie, qui annoncerait la fin du salariat, voire celle du travail lui-même. Cette lecture ne perçoit qu’une partie du problème. Elle ignore en effet une autre révolution silencieuse actuellement à l’œuvre : la recherche par les individus de nouveaux rapports au travail.

(istockphoto.com/adkasai)

    Recevez l'essentiel de l'actualité RH

    En cliquant sur "Recevoir la newsletter", vous acceptez les CGU ainsi que notre politique de confidentialité décrivant la finalité des traitements de vos données personnelles.

    Ces articles devraient vous intéresser
    Commentaires

    Ajouter un commentaire

    Il est possible d’utiliser les balises HTML suivantes :
    <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>
    Ce blog supporte le système Gravatar, pour obtenir le vôtre, inscrivez-vous sur Gravatar.