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« L’arrêt maladie est souvent le dernier recours pour ceux qui souffrent au travail »

L’emploi redémarre fortement, et les arrêts maladie tout autant avec une hausse de 8 % en janvier 2018, et de plus de 5 % sur les 12 derniers mois selon l’Assurance-Maladie. En parallèle, on observe une recrudescence des maladies psychiques liées au travail : près de 20 000 par an toujours selon l’Assurance-Maladie toujours. Gaëtan Dallemagne, psychologue à l’IAPR (Institut d’Accompagnement Psychologique et de Ressources), décrypte pour nous ces chiffres.

 

8 % d’augmentation du nombre d’arrêts maladie en moins d’un an… Comment expliquez-vous une telle augmentation ?

L’arrêt maladie est souvent le dernier recours pour ceux qui souffrent au travail. Depuis quelques années, la question du bien-être au travail est souvent mise en avant de manière très forte mais en même temps nous ne sommes pas cohérents entre ce que l’on dit et nos actes. Ainsi, on fait travailler les managers et les salariés dans de beaux lieux, bien décorés etc… et en même temps on leur demande d’être toujours plus productifs, plus performants, ce qui crée de la souffrance. Nous ne sommes pas très cohérent. D’où ce manque de cohérence sur ces questions de bien-être au travail. Il serait nécessaire de dégager du temps managérial pour cela et ce n’est pas le cas. Nous demandons aujourd’hui trop de production et de fait, la question de la santé au travail est prépondérante.

Que faire lorsque l’on se sent en souffrance ?

La solution est d’aller voir son médecin traitant ou la médecine du travail. Il est nécessaire de se mettre un peu en retrait, de prendre du recul. C’est à cela que sert aussi l’arrêt maladie.

Y a-t-il plus de souffrance au travail de nos jours ?

Non, mais elle est différente. On en parle davantage parce que les médias en parlent plus mais personne ne prend du recul sur le sujet, à l’image de notre société.

Le milieu du travail a énormément changé. Avant, les arrêts maladies se basaient sur des problématiques physiques. Aujourd’hui, c’est totalement différent puisque les problématiques sont plus souvent psychiques. Les problèmes peuvent être liés à des soucis relationnels avec les collègues, le public, la surcharge de travail…

Il faut ajouter à cela le fait que le travail a muté et que le développement du numérique a instauré un flou et une porosité entre la vie personnelle et la vie personnelle. C’est là qu’apparaissent toutes les questions liées aux limites du travail. Avant il était facile de définir un emploi : infirmière, charpentier, tout le monde voyait de quoi l’on parlait. Aujourd’hui, les gens sont consultants, chief manager… Des métiers difficiles à définir. Le travail a excessivement changé : une polyvalence extrême est requise avec une importante segmentation des tâches, et tout cela crée de la souffrance.

On peut y ajouter toutes les notions de zapping managériale. Pour évoluer, un manager doit bouger régulièrement pour montrer qu’il s’adapte et qu’il a de l’expérience. Le lien en entreprise est donc difficile à préserver. Aujourd’hui, rester plus de 10 ans dans une entreprise c’est très rare. Un salarié qui travaille longtemps dans la même entreprise voit passer cinq ou six managers différents. Comment créer du lien alors ?

La forte digitalisation de nos vies et de notre travail y est-elle pour quelque chose ?

Ce n’est pas la digitalisation en soi qui est mauvaise. La digitalisation est un outil comme il en existe plein d’autres. C’est ce qu’on en fait qui est un problème. Le fait qu’il y ait moins de limites entre la vie personnelle et la vie professionnelle n’est pas non plus un problème en soi : on aime tous prendre des nouvelles de nos enfants dans la journée ou commander un billet de train sur son temps de travail.

Il y a un problème quand il y a une excessivité et un rythme imposé par le travail qui impacte la vie personnelle. Et c’est pire quand cela devient une culture d’entreprise: c’est plus insidieux. Ce qui est fréquemment le cas des cadres. Consulter ses mails en permanence ou répondre systématiquement au téléphone est devenu une habitude. Quand un mail arrive à 19h le soir et qu’il est, ne serait-ce que lu, c’est déjà un problème.

 

Quels sont les signes d’alerte d’un salarié en souffrance ?

C’est de l’extérieur qu’on le voit. Ce sont les proches, les collègues qui vous disent : « Tu n’as pas l’air bien en ce moment ». C’est un signe fort. Il faut alors se demander : « Pourquoi il me dit ça ? », « Pourquoi je ne vais pas bien ? » Les enfants sont un très bon indicateur pour cela. Si on s’énerve trop contre eux, il faut se poser des questions. Quand ces signes apparaissent c’est qu’une usure professionnelle est en place.

Quels reflexes pour ne pas se laisser déborder ?

Il faut se poser des questions sur son activité. Se demander si nous sommes assez soutenus par notre manager, nos collègues ? Pour cela, je me base sur quatre formes de reconnaissance : la reconnaissance existentielle (celle de la personne en tant que telle), la reconnaissance des résultats (a-t-on réussi à faire telle ou telle chose ?), la reconnaissance de la pratique du travail (on ne travaille pas tous de la même façon et le fait de faire la différence entre les personnes prouve la reconnaissance du travail de chacun). Enfin, il reste la reconnaissance de l’investissement, celle qui manque le plus aujourd’hui. L’échec, qui est censé être constructif, est vécu comme une faute absolue. La reconnaissance ne va qu’aux meilleurs et c’est un problème.

Burn-out, bore out… Que pensez-vous de toutes ces pathologies qui touche les travailleurs ?

On dit souvent que le burn-out touche surtout les traders etc…. or ce sont les agriculteurs qui sont les premiers touchés par cette pathologie. Ne pas être payé au juste prix, détruire des cargaisons non payées… tout cela fait perdre du sens et de la valeur à leur métier. Il faut donc se poser les bonnes questions : pourquoi je fais ce travail ? qu’est-ce qui me procure de l’intérêt ? etc… Ce peut être le lien avec mes collègues même si mon travail n’est pas très intéressant. Le travail ce n’est pas que la tâche à accomplir, c’est un ensemble de choses.

Les Millennials sont par exemple plus satisfaits que leurs parents sur la tâche à accomplir mais ils le sont moins concernant l’équilibre entre la vie personnelle et la vie professionnelle. Moi j’ai tendance à penser que les jeunes sont toujours motivés mais ils font une réaction à l’entreprise qui n’investit plus sur les gens. Presque plus personne ne reste à vie dans la même entreprise. Celle-ci n’est plus un lieu pérenne. On travaille dans des environnements plus sympas, plus ludiques, qui rendent le quotidien agréable mais il n’existe plus de lien durable entre un salarié et une entreprise. Nous avons changé de valeurs.

Photo (istock/MangoStar_Studio).

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