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 « La discrimination liée à l’accent est l’une des plus répandues en entreprise : des millions de personnes la subissent »

La glottophobie est une forme de discrimination basée sur le fait de parler une autre langue ou une langue commune mais avec une prononciation différente. Plus communément, on l’appelle la discrimination par l’accent. Il s’agit d’une des formes de discrimination les plus répandues, subie par des millions de français. « C’est au travail, particulièrement au moment de l’embauche, que cette discrimination est la plus fréquente », explique Philippe Blanchet sociolinguiste, enseignant chercheur à la faculté de Rennes 2 et co-auteur du livre Je n’ai plus osé ouvrir la bouche. Interview.

Qu’est-ce que la glottophobie ?

La glottophobie est une forme de discrimination en fonction de la langue qu’une personne parle ou en fonction de la façon dont elle la parle. La discrimination est le fait de traiter quelqu’un différemment en prenant en compte des critères qui ne sont pas acceptables. Ces différents critères (sexe, âge, genre etc…) sont listés dans les textes de lois internationaux et français. Les discriminations sont interdites selon l’article 225 du code pénal.

Quels sont les accents les plus discriminés ?

De manière générale, toutes les personnes qui parlent un français qui sort de la norme sont discriminées à des degrés divers. Mais il y a des prononciations qui sont moins mal acceptées comme les accents méridionaux car ils ont une connotation plus positive : on en parle en disant que c’est un accent chantant, beau, que c’est l’accent du soleil etc… même si cela se retourne souvent en discrimination à l’emploi parce que c’est hors norme et sous prétexte que cet accent ne fait pas sérieux. Ces discriminations sont très répandues dans les métiers de l’enseignement, les activités en contact avec le public. J’ai même lu, récemment, le témoignage d’une personne à qui on a refusé un poste dans une banque à cause de son accent, une banque située …. dans le sud ouest ! Les journalistes de l’audiovisuel sont aussi très discriminés ainsi que les politiques. Et il n’y a eu aucune exception : vous ne verrez jamais un Premier ministre ou un Président de la République avec un accent.
L’autre problème c’est que cela finit par créer une discrimination de classe : les personnes des milieux aisés adoptent plus facilement l’accent standard. Les classes populaires subissent donc une double discrimination à cause de leur accent populaire et de leur accent local.

Vous expliquiez dans une interview accordée au Courrier International que ce type de discriminations n’est pas pris au sérieux. Pourquoi ?

Parce que nous avons, en France, une idéologie de la linguistique, c’est-à-dire un système de croyances sur les langues qui considère que la glottophobie n’est pas une discrimination et qu’il est normal de traiter différemment les gens en fonction de cela. Tout en haut, nous trouvons donc le français standard dont la meilleure façon de le parler est celui parlé par les classes supérieures c’est-à-dire sans accent. C’est ce qu’on enseigne dans les écoles et c’est ce que les gens pensent. Pour de nombreux recruteurs, ce n’est donc pas une discrimination de leur refuser un poste c’est même présenté comme un service qu’on leur rend puisqu’ils font des erreurs.

Comment cette discrimination s’inscrit dans les textes ?

Il nous a fallu démontrer que, selon les textes juridiques, c’est déjà une discrimination. Une prononciation est un attribut de la personne et refuser cela c’est rejeter la personne donc c’est discriminant. Mais il est très difficile de faire comprendre cela :  les recruteurs disent : « Ce n’est pas comme la couleur de la peau celle-ci on ne peut pas en changer. Alors que l’accent si, donc ce n’est pas réellement une discrimination ». Il n’y a pas que les attributs physiologiques qui font une personne mais aussi les attributs anthropologiques, culturels, ceux qu’on apprend dans son milieu et donc la façon dont on parle. Il y a peu d’affaires du genre même si, peu à peu, les langues se délient surtout depuis l’affaire Mélenchon. La France n’a jamais appliqué les accords internationaux donc les discriminations linguistiques ne sont entrées dans notre droit qu’en 2016. La discrimination liée à l’accent est l’une des plus répandues en entreprise. Des millions de personnes la subissent. Ces victimes doivent porter plainte. L’apport de la preuve n’est pas difficile parce que les gens ne s’en cachent même pas ! Ils sont persuadés de ne pas faire de discrimination.

Comment tout cela va évoluer à votre avis ?

La société française est traversée par deux tendances contraires sur ce sujet : d’une part une tendance à protéger les gens des discriminations grâce à une réelle prise de conscience. D’autre part, et c’est très préoccupant, une accentuation des intolérances, un refus de la différence et donc évidemment d’une recrudescence de glottophobie, d’homophobie ou d’islamophobie.

 Je n’ai plus osé ouvrir la bouche… Témoignages de glottophobie vécue et moyens de se défendre par Philippe Blancher et Stéphanie Clerc Conan aux édition Lambert-Lucas.

(istockphoto.com/MorsaImages).

 

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