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Suicide : « les entreprises sont responsables du mal-être des salariés »

00113deprimetravail m19 juillet 2012. Un agent du service nettoiement du Grand Lyon s’immole par le feu. A peine deux mois plus tard, un éboueur rattaché à la même direction tente de l’imiter. Plus tôt dans l’année, deux cadres de La Poste se suicidaient depuis leur lieu de travail. Quant à la vague de suicides qui a eu lieu entre 2008 et 2009 au sein de France Télécom, elle a durablement marqué les esprits.

Ainsi, chaque année, entre 300 et 500 suicides seraient liés au travail. Et si ce phénomène est largement sous-estimé, en partie parce que nombreux autres facteurs peuvent venir expliquer ce geste, il a souvent un fort impact médiatique qui entache la réputation des entreprises concernées. Alors que ce lundi 10 septembre est consacré journée mondiale de prévention du suicide, l’universitaire Astrid Hirschelmann, auteure d’une étude sur les risques suicidaires au travail, explique comment limiter ce phénomène.

Comment expliquer que cet été, pour la première fois, un ancien dirigeant d’entreprise (Didier Lombard de France Telecom) se retrouve accusé par la justice de harcèlement moral ?

En soi, le suicide sur le lieu de son travail ou à cause de son travail n’est pas nouveau. Ce qui a changé, c’est le regard que porte la société sur les entreprises. Celles-ci sont devenues responsables du bien-être ou du mal-être des employés. Le suicide a donc quitté la sphère privé pour devenir un problème social. Le suicide revêt également une forme symbolique forte. Les personnes qui se suicident laissent souvent une lettre d’explication à leur famille où elles expliquent leur geste pour des raisons liées au travail. C’est donc un message qui doit permettre de modifier le cours des choses. Mais en pointant ainsi des responsables du doigt, on risque aussi de créer arbitrairement des coupables…

Justement comment faire la part des choses entre vie professionnelle et vie personnelle pour déterminer la responsabilité d’une entreprise ?

C’est difficile. Quand on ne se sent pas bien dans sa vie personnelle, cela impacte aussi la sphère professionnelle et inversement. Aujourd’hui cependant, tout le monde réfléchit à une meilleure prise en charge préventive ou post-préventive du problème. En réalisant notre étude, nous avons par exemple constaté que les DRH étaient tellement préoccupés par la santé des salariés qu’ils se transforment en super psy pour évaluer les risques et intervenir auprès des salariés. Ils s’enquièrent de leur moral, leur téléphonent à domicile… L’inquiétude doit davantage relever de la veille et de l’accompagnement que susciter des phénomènes de contrôle ou de réparation. Des situations perverses peuvent se créer, mais le travail peut aussi être un lieu de contenance et constituer un réseau d’entraide tout à fait salutaire.

Comment avez-vous mené votre étude sur les risques suicidaires ?

Au départ, nous avons volontairement quitté le seul champ de la psychologie pour ne pas nous attarder uniquement sur l’individu. Il fallait prendre en compte le salarié qui évolue dans un système, dans un contexte particulier. Nous avons réuni des témoins directs et/ou indirects d’une trentaine de suicides ou de tentatives de suicide, qu’ils soient médiatiques ou non. On a interrogé les familles, les DRH, des médecins du travail, des membres des CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), des syndicats, etc. On a cherché à connaître des éléments du passé des salariés, s’il y avait eu des changements dans leur vie… Notre plus gros problème était de réussir à garder une forme d’éthique pour ne pas trop s’immiscer dans la vie personnelle des individus sans pour autant totalement l’exclure de la sphère professionnelle.

Selon votre étude, il y a quatre situations de suicide type, quelles sont-elles ?

En effet, nous sommes parvenus à formaliser les différents cas rencontrés dans un tableau à 4 entrées. Dans la première situation, le problème a une origine professionnelle qui s’exprime sur le lieu du travail : on se suicide avec l’arme de son travail. La deuxième situation est elle aussi extrême : c’est le salarié mal dans sa vie personnelle qui se tue chez lui en silence. Ensuite, il existe deux situations plus complexes : celle où le problème se situe au niveau du travail mais se résout dans le cadre privé et celle où le suicide est lié au cadre personnel mais se concrétise sur le lieu du travail.

Une fois ces différents modes de suicide connus, comment les prévenir ?

Cela dépend des cas évidemment mais par exemple, lors d’un problème professionnel avec un passage à l’acte sur le lieu du travail, on peut imaginer qu’il y a eu à la base une forme d’harcèlement ou encore d’abus de pouvoir sur le salarié. Dans ce cas-là, il faut réfléchir à toutes les ressources mobilisables pour que la situation ne se dégrade pas plus et ainsi éviter de tels drames. Tout est question de communication mais aussi de reconnaissance. Si les échanges sont souvent horizontaux, il ya des améliorations à apporter sur le niveau vertical. Mais aujourd’hui, au sein des entreprises, les informations « redescendent » plus qu’elles ne « montent ». Un autre facteur important est l’isolement. Chez France Telecom, les employés changeaient souvent de postes, sans pouvoir créer de liens avec des personnes à chaque fois nouvelles. Ce manque d’échanges rend les individus plus vulnérables. Quand, à l’inverse, le problème personnel s’inscrit dans la sphère privée, c’est en général un appel au secours vers la sphère professionnelle. Là aussi, l’écoute et la reconnaissance du mal-être de l’individu amoindrissent le danger. Il faut donc revaloriser l’image de l’employé et lui offrir des perspectives. Mais souvent, la difficulté est d’être confrontée à des personnes qui ne veulent pas qu’on leur vienne en aide.

La semaine dernière a été lancé un appel pour la création d’un Observatoire des suicides pour notamment mieux appréhender ce phénomène en période de crise économique…

Le contexte économique entraîne effectivement plus de précarité, d’individualisme et d’isolement. Tous ces facteurs peuvent concourir à augmenter le nombre de suicides. D’ailleurs, on constate que le travail protège encore du suicide en créant du lien. Ce n’est pas tant la difficulté du travail qui peut conduire au suicide. Ces situations sont plus nombreuses dans certains milieux intellectuels où les individus se retrouvent isolés qu’au sein d’une usine où il existe encore une forme de solidarité.

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