Le travail en freelance, un nouveau modèle économique ?

En marge du modèle de l’emploi salarié, de nouvelles formes de travail émergent. Parmi elles, le travail en freelance se développe fortement. Et ce n’est qu’un début. Les raisons sont simples et multiples : de profondes mutations structurelles, conjoncturelles et culturelles sont à l’oeuvre en ce moment, elles contribuent toutes les trois à encourager le travail indépendant.

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1. Une mutation structurelle du monde du travail

La première raison de la montée en puissance du travail indépendant est structurelle. L’économie a changé, la manière de créer de la valeur ajoutée aussi. Les business models des entreprises classiques sont remis en cause sous le double coup de boutoir de l’économie virtuelle et de la mondialisation. De nouveaux métiers émergent parallèlement au développement de l’économie du web depuis une dizaine d’années. Ces professions, les rares à être dynamiques en termes de créations d’emploi, ont un point commun : il suffit d’un ordinateur et d’une connexion internet pour pouvoir se mettre au boulot. On peut travailler de partout et n’importe quand.

Comme ces métiers sont jeunes et exerçables à distance, ils sont également ouverts à des profils plus autodidactes, des graines d’entrepreneurs qui se sont fait la main en montant ou en rejoignant des start-up.

Des métiers souvent intellectuels ou créatifs, dopés par une culture web du partage, du travail collaboratif, qui pousse à imaginer d’autres modèles d’organisation, de nouvelles formes de management. On bosse en mode projet, sans trop de hiérarchie et on n’a même plus besoin de managers… C’est une révolution qui gagne les entreprises peu à peu en commençant par les marges les plus innovantes. Une mutation incrémentale qui va se poursuivre sur la durée.

Un nouveau mode de contractualisation du travail

Pour la génération des entrepreneurs du web, le modèle traditionnel du contrat de travail, la relation de subordination avec un employeur n’a pas forcément un grand intérêt. Ces experts gagnent plus en travaillant en freelance et peuvent continuer de progresser et d’apprendre beaucoup plus rapidement en étant indépendant qu’en restant plusieurs années au même poste dans la même entreprise.

Une génération de slashers

Pour ceux qui veulent tout de même garder une certaine sécurité de l’emploi, le cumul entre différentes formes de contrats de travail tend aussi à s’accentuer. Ce sont ce qu’on appelle des slashers, cumulant un emploi « alimentaire » et une activité indépendante, un métier passion, qui leur offre un revenu complémentaire. On peut être ainsi graphiste la semaine et apiculteur le week-end, informaticien le jour et musicien la nuit…

Une double casquette qui n’est plus le signe d’une marginalité, mais au contraire une capacité à jongler entre plusieurs sphères de compétences. L’objectif des slashers est aussi de s’épanouir pleinement : s’ils ne peuvent pas le faire dans leur quotidien professionnel, ils cherchent ailleurs d’autres voies pour l’atteindre…

Vers une « freelance nation » ?

Le boom du travail indépendant ne se limite pas à la simple économie du web. Le mouvement est tel que certains journalistes américains parlent de « freelance nation », une nation de freelances qui sort du marché du travail classique. Aux Etats-Unis, 99% des créations d’emplois entre 2000 et 2011 seraient ainsi liées à la progression du travail indépendant. En Grande-Bretagne également la tendance est particulièrement nette.
Depuis 2010, 44% des postes créés concernent des travailleurs indépendants. Le statut d’indépendant se substitue même à celui de créateur d’entreprise. Sur cette période le nombre de freelances a augmenté de 62.000 et le nombre de solitaires spécialisés dans la sous-traitance s’est accru de 67.000 personnes. En France aussi, le statut d’auto-entrepreneur a permis d’encourager une culture de l’entrepreneuriat qui manquait par rapport aux pays anglo-saxons. Malgré les incertitudes juridiques et fiscales autour de ce statut, le succès ne se dément pas. Des centaines de milliers de néo-entrepreneurs ont adopté ce statut en seulement quelques années.

2. Une adaptation conjoncturelle à la crise

La deuxième mutation qui encourage le développement du travail indépendant est conjoncturelle. Le marché de l’emploi est difficile, surtout pour les jeunes et les seniors, deux catégories de la population particulièrement tentées par la création d’entreprise. Faute de pouvoir trouver un poste à leur mesure les jeunes diplômés et les seniors s’orientent de plus en plus vers la création de leur activité personnelle. Pour les plus expérimentés, il peut s’agir d’un cumul avec un emploi ou leur retraite. Pour les jeunes, c’est une alternative à la recherche d’emploi classique.

Des actifs qui sortent du salariat

Aux Etats-Unis ce phénomène se traduit par une sortie des chiffres du chômage de toute une frange de la population, lassée de ne pas pouvoir se faire une place dans le monde du travail. C’est ce qu’on appelle le « Greath shift » (« le grand revirement »). Les chiffres très bas du chômage outre-Atlantique masquent la réalité crue du marché de l’emploi : bon nombre d’actifs se tournent vers d’autres modes de travail. Ils quittent le salariat pour créer leur activité, sans garantie de pouvoir en tirer un revenu suffisant.

Des entreprises qui ont plus recours à la sous-traitance

Du côté des entreprises, la conjoncture accélère également le recours aux travailleurs indépendants. Avec la crise, les entreprises ont en effet tendance à sous-traiter plus. Depuis 2009, elles ont taillé dans leurs effectifs, quitte à se passer de compétences autrefois internalisées, les plus éloignées de leur coeur de métier. Elles préfèrent désormais externaliser selon les projets et avant de pérenniser ou de créer un poste, les employeurs ont recours à la sous-traitance.

Dans leur quête de réduction des coûts, beaucoup d’entreprises se rendent compte aussi que les freelances sont largement compétitifs au niveau des tarifs (notamment pour des raisons de charges) pour un résultat qualitatif au moins équivalent.

Et aujourd’hui, il n’est pas rare de voir à l’occasion d’un départ (démission, rupture conventionnelle ou turn-over classique), un employeur continuer de travailler avec un ex-employé mais sous une relation de donneur d’ordre à sous-traitant. Dans ce cas, tout le monde est gagnant : le freelance débute son activité avec un client fidèle, l’entreprise a un prestataire opérationnel immédiatement pour un coût inférieur à celui d’un salaire chargé.

Ce contexte génère quelques abus avec des sociétés qui proposent à leurs salariés (en particuliers des profils commerciaux) de passer sous statut d’auto-entrepreneur. Cet effet d’aubaine reste heureusement marginal.

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3. Une révolution culturelle dans le rapport au travail

Dernière mutation et non des moindres : le changement culturel incite à la création de l’entreprise indépendante. Ce 3ème effet s’ajoute aux deux précédents. Dans un contexte où les métiers évoluent et où le marché du freelance se développe, le changement culturel par rapport au travail joue un rôle d’accélérateur.

Et ce n’est pas uniquement un changement générationnel. Devenir son propre patron, créer son emploi, travailler de chez soi de manière indépendante séduit de plus en plus. La méfiance à l’égard du monde de l’entreprise n’a jamais été aussi grande. Là encore, ce nouveau rapport au travail résulte de la combinaison d’un double phénomène : d’une part les actifs ont conscience que la sécurité de l’emploi n’est plus garantie, même quand on est salarié en CDI. Et d’autre part, ils cherchent avant tout à donner du sens à leur activité professionnelle. Deux exigences que les entreprises n’arrivent plus forcément à satisfaire. Cette quête de sens et de sécurité, ils la trouvent désormais plus dans la construction d’un projet individuel.

A défaut de sécurité, on cherche un sens au travail

C’est particulièrement net chez les jeunes générations qui expriment à la fois une forte attente au sujet du travail et une forte déception quand ils n’y trouvent pas leur place. Une récente enquête de France 2 sur la génération quoi, a montré que le rapport au travail des jeunes était très ambivalent – sous le mode « je t’aime, moi non plus ». Une défiance naturelle, quand on a fait les bonnes études, les bons stages, la déception face à un monde du travail fermé est légitime. Les jeunes se tournent alors vers l’expatriation ou la création d’entreprise non pas comme une échappatoire, mais plutôt comme une alternative pour s’ouvrir d’autres portes, se créer leur propre chemin.

Une aspiration qui n’est pas uniquement générationnelle

Mais ce serait une erreur de voir dans cette exigence un simple phénomène générationnel. L’aspiration à un nouveau rapport au travail, à d’autres formes de management et d’organisation des entreprises est partagée par la société dans son ensemble. La jeune génération l’exprime plus facilement.

On dépeint souvent la génération Y comme une horde de mercenaires prête à quitter son employeur à la moindre contrariété. C’est tout le contraire : ils se surinvestissent dans la valeur travail et veulent récolter les fruits de leur labeur, simplement être reconnus à leur juste valeur. Le monde de l’entreprise aujourd’hui ne semble en capacité de le faire, c’est pourquoi ils veulent voler de leurs propres ailes.

Les limites au « travailler pour soi »

Travailler pour soi, n’est pas une sinécure. Trouver le bon statut, en tirer des revenus suffisants ne se fait pas du jour au lendemain. Et le système de protection sociale n’est pas encore adapté à cette nouvelle situation. Pour les freelances, le système de cotisations pour la retraite, la maladie est un labyrinthe administratif indescriptible.

En France, peu d’auto-entrepreneurs arrivent à vivre de leur activité, certains freelances s’en sortent mieux mais n’ont pas la même protection sociale que les salariés. Pour trouver des missions c’est surtout le réseau qui compte. Des plateformes de marché ou de mise en relation (comme Freelancer ou d’autres) sont en train d’émerger, elles faciliteront sans doute également le développement du marché du travail en freelance.

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Commentaires

  1. thierry
    23 juin 2014 - 14h28

    pour mon domaine d’activité professionnelle; à savoir l’informatique de gestion axée grands compte, la situation est strictement l’inverse que celle décrite par le présent article. Le mouvement de fond auquel j’assiste est le suivant ; les SSII ne souhaitent plus faire appel à des freelances (multiplication des fournisseurs qui entrainent de couts de gestion) et de plus en plus de clients finaux refusent strictement de travailler avec des freelances (considérés par les clients comme une population extrêmement volatile et donc non fiable sur la durée).

  2. Cyrille d'Humaniance
    23 juin 2014 - 16h05

    Bonjour et merci pour cet excellent article et j’en partage le point de vue!

    Le freelancing est un modèle économique croissant qui à mon sens va être l’un des plus grands bouleversements de ce début du 21ème siècle. Quand on observe les évolutions structurelles en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis, on est en droit de se dire que le mouvement n’est pas éphémère et qu’un profond bouleversement social prend forme.

    Pour répondre à Thierry, je vous rejoins sur le fait que les clients finaux ont encore des craintes concernant le statut du freelance. Nous sommes en pleine phase d’évangélisation de ce statut juridique et entrepreneurial. Et notre rôle, acteurs de ce monde du freelancing, c’est « d’éduquer » les recruteurs et les entreprises à ce mouvement sociétal!

    Prêts pour la révolution? :)

  3. thierry
    24 juin 2014 - 9h50

    Bonjour Cyrile,

    je souhaite modérer votre optimisme car contrairement à ce que vous écrivez, les clients finaux, en ce qui concerne l’informatique de gestion, pratiquent depuis des décennies les interventions de Freelance et je constate jours après jours le mur qui est actuellement entrain d’être bâti entre ces clients et nous, acteurs freelances.
    Je constate que de plus en plus de clients finaux interdisent aux SSII de présenter des freelances.

    De plus un nombre croissant de SSII, pour des questions budgétaires et de maitrises des couts ne souhaitent plus travailler en direct avec des freelances.

    Ceci est la réalité du terrain d’un intervenant en informatique de gestion avec plus de 25 ans d’expérience dans ce domaine.

  4. Jon de Londres
    24 juin 2014 - 10h17

    Je suis basé à Londres et en freelance depuis bientôt 3 ans. Un choix totalement délibéré sans mon cas: forte demande, je fais du développement mobile, bons revenus et surtout je peux prendre du temps en inter contrats pour mes propres projets. Je compte d’ailleurs en lancer un en fin d’année. Revenir en CDI si mon projet ne fonctionne pas, peut être. Les salaires des devs mobiles sont assez intéressants depuis 1 an.

  5. Xavier
    27 juin 2014 - 9h51

    Je suis Freelance depuis plus de 6 ans et effectivement il faut modérer un peu l’enthousiasme. Il y a du bon et du mauvais dans ce nouveau statut.
    Si c’est autant à la mode en ce moment c’est avant tout parce que le marché se durcit de plus en plus et que les contrats de travail sont jugés trop rigides par les entreprises. Un travailleur freelance est avant tout un travailleur précaire, comme un intérimaire.

    Voilà pour le côté négatif, heureusement il y a les avantages: ça forme des entrepreneurs, des gens indépendants, autonomes et avec une vraie notion de la relation client.

    Et avec le développement des réseaux sociaux spécifiques et surtout des espaces de coworking le freelance est de moins en moins isolé !

2 commentaires supplémentaires

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