« L’entreprise a tout intérêt à favoriser le travail nomade »

Flore Saulnier / Jones Lang LasalleAmené par les jeunes générations, le « nomadisme » ou travail mobile a peu à peu impacté les entreprises, qui se voient aujourd’hui contraintes de s’adapter en termes de management comme d’aménagement des espaces de travail. Si les directions des grandes entreprises semblent plutôt prêtes à s’investir pour favoriser la mobilité de leurs employés, les middle managers font de la résistance. Pourtant les enjeux sont grands, et l’entreprise a tout intérêt à favoriser le travail nomade. Explications en infographie et avec Flore Pradère, Responsable Recherche Corporate chez JLL France, société spécialisée dans le conseil en immobilier d’entreprise.

« Les trois quarts des cadres disent travailler en dehors de leur bureau »

Qu’est-ce que le nomadisme ?

Le nomadisme fait instantanément penser à la notion de télétravail, qui n’est en fait que la partie émergée de l’iceberg, ne concernant qu’un nombre encore restreint d’entreprises. Le nomadisme comprend également le travail mobile, pratiqué quant à lui par de nombreuses entreprises et leurs collaborateurs aujourd’hui.
En matière de télétravail, il y a d’abord le télétravail « officiel », faisant l’objet d’un accord d’entreprise ou d’un avenant au contrat de travail. Il concerne 10% à 15% des salariés français et correspond à au moins une journée de 8 heures travaillée dans le mois au domicile.Il y a également le « télétravail gris », qui lui est plutôt un arrangement informel avec le manager pour que son collaborateur puisse travailler quelques heures ou quelques jours par mois à son domicile.

Ainsi, les trois quarts des cadres disent travailler en dehors de leur bureau. C’est cela le travail mobile : il est spontané, dispersé et ses contours sont beaucoup plus flous.
Le travail mobile a également lieu dans l’entreprise. Il correspond alors à toutes les situations de travail ayant lieu ailleurs qu’au poste habituel de travail du salarié : en salle de réunion, dans des salles collaboratives, à la cafeteria… C’est en général encouragé par l’entreprise qui a prévu ces différents espaces pour cela. En dehors des locaux de l’entreprise, le travail mobile ne se limite pas au télétravail à domicile : il comprend aussi le travail dans les transports et dans les tiers-lieux – c’est-à-dire les lieux de travail alternatifs à l’entreprise et au domicile.

Quelles sont les implications pratiques et juridiques pour les entreprises ?

Si les entreprises ne font rien, les salariés eux avancent. Avec le BYOD (Bring Your Own Device) notamment : lorsque les collaborateurs ne sont pas satisfaits des outils que leur propose leur entreprise, ils utilisent leurs propres outils afin de pouvoir travailler d’une manière beaucoup plus nomade, ce que ne leur permettraient pas les outils  » officiels  » fournis par l’employeur.
Le risque de ne pas encadrer ce genre de pratiques est de perdre la main sur les questions de sécurité ou de confidentialité. Certaines entreprises ont anticipé ce phénomène en dotant leurs salariés de moyens performants pour qu’ils n’aient pas à recourir à leurs propres outils. C’est un choix d’investissement mais cela permet de mieux gérer le flux d’informations qui circule.

« L’environnement de travail doit répondre aux différents besoins des collaborateurs dans l’ensemble des situations de travail et de vie qui rythment leurs journées »

Les espaces de travail sont eux-aussi des outils qui permettent un meilleur encadrement du travail nomade. Il s’agit tout simplement de proposer aux collaborateurs les espaces les plus adéquats à leur travail, en prenant en considération le fait que travailler toute la journée en open space n’est pas forcément la manière la plus efficace de travailler. L’entreprise doit prendre conscience du fait que les besoins des collaborateurs varient au fil de leur journée : il y a des moments où les employés ont besoin de concentration, d’autres où ils ont besoin de travailler à plusieurs, ou d’exécuter certaines tâches précises… L’environnement de travail doit répondre à ces différents besoins. Or nous constatons que dans des bureaux toujours plus ouverts et partagés, la capacité de concentration reste limitée. Il faut donc, aux côtés de ces postes de travail, imaginer d’autres espaces.

Les salariés semblent prêts à travailler de manière nomade mais les dirigeants sont-ils vraiment prêts à lâcher du lest ? Comment faire pour que cela change ?

Il y a des réticences des deux côtés à vrai dire : du côté des collaborateurs comme des managers. Mais les freins se situent principalement au niveau managérial, notamment au niveau du middle management. La direction des entreprises est en général favorable au travail mobile alors que les managers ont plus souvent le sentiment de perdre leurs équipes, de ne plus avoir le contrôle sur le temps de présence, sur la productivité, parce qu’ils ne voient plus leurs collaborateurs. Les salariés ont donc quant à eux le sentiment que s’ils ne sont pas physiquement à leur poste de travail, leur manager va considérer qu’ils ne travaillent pas.

Ceci dit, on voit peu à peu apparaître un management par objectifs – par opposition au management par le temps de présence. C’est un management long à mettre en place et la plupart des entreprises en est encore loin. Mais en tant qu’expert de l’immobilier d’entreprise, nous constatons aujourd’hui que les entreprises nous font de plus en plus systématiquement la demande d’espaces plus ouverts, collaboratifs, favorisant la proximité, l’ouverture, la convivialité. La révolution est donc en marche…

Existe-t-il des entreprises exemplaires en termes de travail nomade ?

Les pays d’Europe du Nord sont très avancés sur ces questions (Pays-Bas, Suède…). La culture managériale – plus horizontale, plus collaborative, reposant davantage sur la confiance – y est propice et elle s’est tout simplement traduite sur les plans physique et spatial. En France, certaines entreprises font figure d’exemple en la matière.
Je pense au site Evergreen du groupe Crédit Agricole à Montrouge. Le déménagement dans ces nouveaux locaux ultra-modernes n’était pas une décision immobilière mais bien managériale : le choix de Montrouge plutôt que La Défense, le choix d’un campus très « horizontal » plutôt que celui d’une tour verticale « symbole de puissance »… Tout cela a opéré une véritable révolution de l’espace de travail, plus ouvert, horizontal… 50% de l’espace est d’ailleurs collaboratif, ce qui favorise la proximité entre managers et salariés. Tous les collaborateurs ont été dotés d’outils portables, et peuvent ainsi travailler dans tous les espaces du campus ils peuvent travailler dehors, à la cafeteria… Cette expérimentation a été lancée il y a trois ans et le Crédit Agricole était précurseur.

« Equipement technologique et mode de management sont ainsi les deux clefs du nomadisme »

De la même façon, ce qui joue en la faveur des entreprises réputées pour leurs locaux ultra-modernes et ultra-collaboratifs comme Google, Twitter, Facebook, c’est l’équipement technologique, qui permet le travail nomade. Ces sociétés fonctionnement également avec un management par objectifs. Les salariés sont évalués sur les résultats. Equipement technologique et mode de management sont ainsi les deux clefs du nomadisme.

Quel est l’intérêt de favoriser le nomadisme pour l’entreprise ?

Il représente beaucoup d’atouts : c’est un moyen d’attirer et de retenir les talents qui recherchent de plus en plus de flexibilité dans le travail, c’est également un moyen de créer de l’émulation en favorisant les rencontres et le travail collaboratif entre les différentes équipes et ainsi d’amener plus de créativité.
Les salariés ont de nouvelles attentes et attendent de l’entreprise qu’elle y réponde : plus de liberté, notamment pour concilier leurs impératifs privés pendant leur journée de travail, des horaires plus flexibles…
Au final, en mettant en place un management favorisant le nomadisme, l’entreprise y trouve toujours son intérêt : la gestion du temps est plus souple car même si les salariés peuvent quitter le travail plutôt, ils sont joignables sur de larges horaires, même une fois rentrés chez eux !

> Retrouvez ICI l’étude sur le Travail Nomade réalisée par JLL, conseil en immobilier d’entreprise.

Infographie-nomadisme_JLL

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Commentaires

  1. Christina Rebuffet-Broadus
    2 janvier 2015 - 10h29

    Tellement vrai–notre façon de travailler change aujourd’hui (même, ça fait un moment que ça a commencé à évoluer…) et les entreprises, mais aussi les employés doivent s’adapter, sinon ils risquent d’être perdu quand ils ne pourront plus ignorer le phénomène.

    Juste une histoire perso, j’étais moi-même salariée en CDI dans une société de formation qui a fait faillite récemment. J’ai quitté le navire avant le naufrage pour me mettre à mon compte. Du coup, travail nomade, horaires de travail flou, et un revenu qui vient de plusieurs « petites » sources plutôt que d’une grande, mais je suis absolument ravie du mon choix. Le fait d’être nomade me donne une souplesse que je n’avais pas avant. Même si être salariée et être indépendante n’est pas la même chose, les salariés ont des choses à gagner en empruntant certaines pratiques des indépendants.

  2. Hortense
    10 juillet 2015 - 15h22

    Merci beaucoup pour cet article !
    Le nomadisme est une problématique très intéressante du travail à distance ! Il modifie le management des équipes et représente un nouveau défi pour les RH…
    Je vous invite à consulter cet article sur le sujet :

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