Denis Pennel : « Le futur du travail est déjà là »

Le marché du travail est en pleine révolution. Mais à quoi va-t-il ressembler dans les années à venir ? Selon Denis Pennel, Directeur Général de la confédération mondiale des services privés pour l’emploi (Ciett) et expert reconnu du marché du travail, dans un futur très proche nous changerons plus souvent de métier, d’employeur, nous cumulerons les statuts et nous nous comporterons un peu comme des mercenaires au service d’entreprises à l’organisation « liquide ». Une mutation qui est déjà en marche. Elle est aussi accélérée par la révolution individualiste décrite dans le livre « Travailler pour soi », paru aux Editions du Seuil. Interview.

Denis-Pennel-portrait

Selon vous le futur du travail est déjà une réalité, c’est une évolution ou une révolution ?

Ce qu’on vit en ce moment est plus une révolution du travail qu’une crise de l’emploi. Cela peut paraître paradoxal ou provocateur quand on sait qu’il y a plus 3 millions de chômeurs en France et 25 millions dans l’Union européenne. Nous sommes en train de vivre une 3ème révolution industrielle qui bouleverse la manière dont le travail est organisé. Le futur du travail est donc déjà là, on ne le perçoit pas bien car la crise économique masque les réels changements en profondeur.

Quelles sont les caractéristiques de ce nouveau marché du travail ?

Le marché du travail s’est mondialisé ces dernières années. Depuis la chute du Mur de Berlin et l’ouverture de la Chine, plus de 1,5 milliards de nouveaux travailleurs sont arrivés sur le marché. L’évolution démographique et les nouvelles technologiques contribuent également à modifier le marché du travail. L’économie est aussi de plus en plus tertiaire, tournée vers les services. Les modes d’organisations dans les entreprises changent aussi de manière radicale. Mais ce que je dis dans mon livre c’est surtout l’individualisation de la relation au travail qui change la donne.

« Certains jeunes consomment le travail comme ils consomment d’autres biens et services. Ils veulent avoir le choix de leurs conditions de travail »

Cette individualisation est bien différente de l’individualisme, qu’est-ce que ça change concrètement dans notre rapport au travail ?

L’individualisation est la volonté de mieux prendre en compte la dimension humaine, la personnalité ou la singularité de chacun. Cela ne signifie pas que l’individu se replie sur lui-même, mais plutôt que les liens de subordination au travail ne veulent plus être subis comme  avant.
Le mot-clé c’est le choix et on le voit déjà chez les jeunes générations. Certains jeunes consomment le travail comme ils consomment d’autres biens et services. Ils veulent avoir le choix de leurs conditions de travail, de leur horaires, de leur équipement informatique, de télétravailler ou pas… Ils ont une relation au travail plus compliquée que leurs aînés avec une certaine défiance vis-à-vis du monde de l’entreprise.

Comment expliquer cette différence de rapport au travail chez les jeunes générations ?

Les jeunes ont vu leurs parents travailler pendant des années pour le même employeur et se faire licencier du jour au lendemain vers l’âge de 50 ans. Ils ont vu aussi leurs parents divorcer plus qu’auparavant et ont plus de méfiance par rapport à l’idée d’une union à long terme. C’est pourquoi ils sont plus dans une relation « donnant-donnant », y compris dans leur relation de travail. C’est une forme de réalisme, ils ne savent pas comment la situation va évoluer et prennent ce qui les intéressent sur le moment. C’est un échange de services basé sur le court terme.

Les jeunes veulent avoir de l’autonomie dans leur travail mais en même temps aspirent surtout à décrocher un CDI, ce n’est pas un peu paradoxal ?

Oui c’est vrai qu’on recherche aujourd’hui le CDI pour la protection sociale qui va avec. Aujourd’hui l’insertion dans la société test toujours conditionnée par le Contrat à Durée Indéterminée. L’accès à la sécurité sociale, aux mutuelles, au logement est basé sur le modèle du CDI à temps plein. Pourtant même un CDI ne garantit plus à 100% la sécurité de l’emploi.

Est-ce que cela veut dire qu’à l’avenir le modèle du CDI va disparaître ?

Je ne pense pas que le CDI va disparaître, mais nous avons atteint le point culminant du salariat dans nos sociétés. Le pacte de servitude volontaire, décrit par La Boétie, n’offre plus toutes les garanties.

Travailler-pour-soiVous dites dans votre livre justement que le nouveau modèle de contractualisation du travail va être plus varié à l’avenir…

On le voit déjà avec la grande révolution des auto-entrepreneurs. De nouvelles formes de travail vont encore se développer. Demain les nouveaux emplois ne vont pas se créer dans le cadre du salariat, mais plutôt avec des travailleurs indépendants, des freelances, des consultants… Si on prend l’exemple de ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis qui connaissent une reprise économique qui ne se traduit pas aujourd’hui pas une création d’emplois salariés. Aux USA, près d’un tiers de la population active travaille déjà de manière indépendante.

L’après-salariat va se traduire par des formes atypiques de travail où chacun sera un peu entrepreneur de sa propre expertise ?

C’est une évolution qui est effectivement en train de se mettre en place depuis la fin du 20ème siècle. Elle correspond à une 3ème révolution industrielle dans laquelle l’organisation du travail n’est plus basée sur une production de masse en grande quantité, mais plutôt sur la fabrication en série limitée. Une sorte « d’artisanat de masse » axé sur la personnalisation des biens et des services. Pour accompagner ce changement, l’organisation du travail doit être plus flexible, les entreprises se recentrent sur leur coeur de métier et ont tendance à plus externaliser certaines fonctions périphériques. La relation salariale diminue donc et les employeurs font plus appel à des sous-traitants, des freelances, de l’intérim ou des CDD en fonction des projets et des fluctuations de la demande.

« Si l’économie repart, les travailleurs iront chercher du travail ailleurs plus facilement et plus fréquemment »

Pour les entreprises c’est une révolution qui n’est pas facile à suivre…

Aujourd’hui, une entreprise doit se réinventer tous les 5 ans, trouver un nouveau business model et de nouveaux produits. Pourquoi dès lors embaucher quelqu’un en CDI et conserver les mêmes collaborateurs pendant 30 ans ? L’espérance de vie moyenne des entreprises a elle aussi considérablement chuté. Dans les années 30, une entreprise pouvait espérer durer 75 ans en moyenne, c’est tombé à 40 ans dans les années 70 et à 15 ans actuellement. Donc même si vous avez un CDI dans une entreprise, il existe un risque important qu’elle soit rachetée ou  qu’elle fusionne. L’emploi à vie n’est donc plus garanti.

Vous dites également que la prochaine reprise économique va être « sanglante pour les entreprises », celles qui ne sauront pas s’adapter et attirer les bonnes compétences vont avoir du mal à survivre ?

Oui, c’est ce que j’appelle « le réveil du mercato du travail ». Avec la crise les gens changent moins facilement d’emploi et restent un peu au chaud en attendant la reprise. Je parie que demain si l’économie repart, les travailleurs iront chercher du travail ailleurs plus facilement et plus fréquemment. On est plus exigeant par rapport au travail, on veut se réaliser, s’exprimer dans son métier, on cherche de l’épanouissement. Cette aspiration va créer plus de mobilité professionnelle.
Mais ce n’est pas nouveau. Dans les années 50-60, on changeait très souvent de travail, car nous étions en situation de plein emploi. On n’hésitait pas à démissionner en fonction de ses envies. D’ailleurs, on parlait moins d’emploi que de position.

C’est pourquoi à l’avenir l’intermédiation va prendre encore plus d’importance. Il va y avoir un besoin pour faciliter la rencontre entre l’offre et la demande, prendre en compte la personnalité des candidats et des entreprises.

Est-ce que ça ne risque pas de polariser encore plus le marché du travail, avec d’un côté ceux qui ont les bonnes compétences et les autres qui ont du mal à trouver leur place ?

Comme toute révolution, cela ne va pas toucher toutes les strates de la société de la même façon. Si vous êtes bien diplômé, vous aurez plus de chances d’imposer vos choix à votre futur employeur, c’est évident. Il y a une inégalité sur le marché du travail, d’où l’importance de la formation.

« Beaucoup de jeunes qui arrivent sur le marché du travail vont devoir créer leur propre emploi »

Comment se positionner dans cette révolution du travail ?

Beaucoup de jeunes qui arrivent sur le marché du travail vont devoir créer leur propre emploi. La protection sociale devra accompagner cette mutation. Le droit du travail évolue lui dans le bon sens, il s’adapte. Mais le système de protection doit encore être harmonisé pour encourager le travail indépendant et la multi-activité. A l’avenir, il y a fort à parier qu’on cumulera plusieurs statuts : on sera salarié avec une petite activité commerciale complémentaire. Finalement le modèle de l’intérim préincarne ce qu’il faudrait faire : des missions différentes, de multiples employeurs, une discontinuité de carrière mais avec une stabilité des droits qui permettent de réconcilier flexibilité et sécurité.

Ces derniers temps la loi va vers plus de flexibilité, de portabilité des droits, c’est donc une évolution dans le bon sens ?

Oui, l’accord national interprofessionnel (ANI) de janvier dernier, le compte pénibilité ou le compte personnel de formation introduisent de la portabilité au niveau des droits. Mais il faut aller plus loin pour tous les aspects de la protection sociale. Chacun devrait avoir un compte unique dans lequel sont regroupés les droits, allocations et cotisations quel que soit le statut sous lequel vous travaillez. Nous n’en sommes qu’au début de ce changement vers une société plus « liquide » mais aussi plus complexe.

  • « Travailler pour soi. Quel avenir pour le travail à l’heure de la révolution individualiste ? » de Denis Pennel paru aux Editions Seuil en 2013. 240 pages, 17 euros.

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