« L’amitié en entreprise est une forme d’opportunisme positif »

Pour 93% des Français, « l’entreprise est un lieu où l’on se fait des amis », selon un sondage Tissot paru ce matin. L’amitié aiderait à se rendre « au travail avec plaisir » (92% des sondés) d’améliorer la productivité (83%) ou encore de faciliter la conclusion de contrats (48%). Quid de la hiérarchie, des jeux de pouvoir ? Peut-on vraiment dire les collègues d’abord ? Réponses avec le sociologue Ronan Chastellier.

RonanChastellier

Une large majorité de Français voient l’entreprise comme un lieu propice à l’amitié, mais dans le même temps, 64% estiment cette amitié utilitariste. N’est-ce pas contradictoire ?

Cette amitié « corporate » serait donc un enjeu de manipulation, quelque chose de pas très pure ? Oui, l’amitié en entreprise favorise les évolutions de carrière et permet de se couvrir en cas de problème. Cela signifie-t-il pour autant que tout est calculé, factice ? Si on a cette vision des choses, tout ne serait qu’une simple mise en scène. Mais en prenant plus de recul, on peut aussi parler, de manière décomplexée, d’opportunisme positif : on cherche des gens qui nous font progresser afin de donner le meilleur. Aujourd’hui, chacun est conscient de l’importance des réseaux, des connections sociales au-delà du premier cercle. Les bonnes rencontres créent des interactions dynamiques. C’est ce qu’on appelle des appareillements sélectifs : on s’entoure de collègues qui permettent d’aller de l’avant. Et cette convivialité touche tout le monde dans l’entreprise.

L’entreprise voit aussi l’amitié au travail d’un bon oeil, c’est alors un facteur de productivité…

En effet, l’entreprise encourage toutes les formes d’amitié, elle l’a intégrée dans sa boîte à outils du management. Cela lui est utile. Le team building par exemple est un facteur de renforcement, de structuration du collectif. Il y aussi une forme d’injonction à nouer des amitiés en entreprise. Les personnes isolées ne sont pas bien vues. Dans ce monde du collectif et de la communication, c’est obligatoire. Pour les DRH, un salarié qui a des amis est une personne épanouie. Il existe un rêve d’harmonie, de proximité dans les relations, une psychologie du cool ; on ne peut pas nier une dimension très corporate derrière tout cela.

Mais il ne faut pas oublier que ce qui favorise le plus l’amitié, ce sont les pause cafés, cigarettes, les déjeuners entre collègues, bref tous les moments de relâchement. Mais là encore tout est lié, il ne faut pas envisager d’un côté le temps de la production et de l’autre celui du loisir. C’est aussi parce que vous avez des moments de stress que vous vous faîtes des amis.

Le contexte actuel favoriserait donc l’amitié ?

On pourrait penser que les tensions aiguisent les formes d’individualisme. C’est justement l’inverse qui se passe. L’adversité est favorable à la solidarité, à l’amitié. Lors d’un sondage où l’on demandait à des salariés « Peut-on dire non à son patron ? », nous avions pu constater que le refus de l’ordre soudait les salariés.

« Le plus sûr moyen de tester l’amitié avec vos collègues est de quitter l’entreprise »

Avec qui est-on ami dans l’entreprise ?

Sans surprise, on noue plus facilement des relations d’amitié avec des collègues qu’avec des supérieurs hiérarchiques ou avec ses fournisseurs plutôt qu’avec ses clients. Mais on est toujours à la recherche de personnes qui nous ressemblent. Si parmi les critères de l’amitié, le plus important est la loyauté, arrivent ensuite le partage de loisirs communs et de situations personnelles similaires.

Si vous vous interrogez sur les liens d’amitié que vous avez noués dans l’entreprise, le plus sûr moyen de les tester est encore de voir s’ils perdurent une fois que vous quittez l’entreprise…

Le sondage Tissot montre également que les réseaux sociaux effacent la barrière vie pro-vie perso…

On n’a pas attendu les réseaux sociaux pour mêler les deux. Lors de déjeuners d’affaires, vous rencontriez déjà des clients et vous invitiez toujours des collègues à manger. Mais c’est vrai que les réseaux sociaux explosent encore plus cette barrière.

Cela ne créé-t-il pas une forme de contrôle malsain des salariés entre eux ?

Le contrôle n’est pas malsain en soi. Nous vivons dans un monde où il faut contrôler son image. Vous maîtrisez déjà ce que vous souhaitez véhiculer auprès de vos proches, de vos amis, de vos collègues. Le contrôle de soi a toujours existé, mais aujourd’hui avec les réseaux sociaux il faut être évidemment plus vigilant.

Infographie les Français et l'amitié au travail - Editions Tissot

Infographie « Les Français et l’amitié au travail ». Sondage des Editions Tissot par Opinionway – 2013

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